Tribune · Après l’attentat de Trappes
Après l’attentat raciste qui a coûté la vie à Pengo Bossio Wangi, 26 ans, à Trappes, le théologien David Mbombo s’interroge : comment un discours religieux peut-il nourrir une politique de violence ? La Bible, elle, ne fait jamais de l’autre un ennemi, mais un vis-à-vis dont nous sommes responsables.
Par David Mbombo, théologien, fondateur de Simple Théologie · 25 octobre 2026

Vendredi 23 octobre, vers 10 h 30, un homme a ouvert le feu depuis sa voiture sur des passants à Trappes et à La Verrière, dans les Yvelines. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, jeune combattant de MMA prometteur, a été tué. Cinq personnes ont été blessées, dont une fillette de 12 ans, toujours dans un état critique. Le président de la République a parlé d’un « attentat terroriste raciste », et le parquet national antiterroriste est saisi. Selon Le Monde, le suspect a dit aux enquêteurs qu’il voulait viser des personnes issues de l’immigration. L’enquête doit encore établir beaucoup de choses, y compris son état psychique.
Ma première pensée va à la famille de Pengo, à cette petite fille et à tous les blessés. Mais, le lendemain, sur les pancartes du rassemblement, on pouvait lire : « Les mots tuent. » Je crois qu’il faut prendre cette phrase au sérieux.
Les mots préparent les actes
Un attentat ne s’explique jamais entièrement. Il reste toujours une part de folie, de liberté, de mystère du mal. Mais il s’explique en très grande partie par un climat : l’incitation publique au rejet de l’autre. Cette incitation a des responsables. Elle se trouve dans certains médias, dans certains discours politiques, et, à ma grande peine, dans les discours de certains religieux.
Il existe aujourd’hui un discours culturel anti-islam qui, parfois sans y prendre garde, se mêle au discours de l’extrême droite. Or tout discours politique porte en lui une anthropologie, une certaine idée de l’homme. Celle-ci est simple : l’autre comme danger, l’autre comme ennemi, l’autre comme celui qu’il ne faut surtout pas devenir.
Ce qui me trouble le plus, c’est que des chrétiens reprennent cette anthropologie. Car les textes fondateurs de notre foi disent exactement l’inverse.
Tous à l’image de Dieu
« Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa » (Gn 1,27). L’exégète Thomas Römer souligne que c’est l’une des spécificités de la foi biblique par rapport aux mythes anciens : l’image de Dieu n’y est pas réservée à un roi ou à une élite, elle habite en tout être humain.
Il y a donc, au fondement de la Bible, une reconnaissance très forte : tous les hommes ont cela en commun, quelles que soient leur couleur de peau, leur origine ou leur culture. Et ce que l’Évangile veut montrer, c’est que ce qu’il y a de plus vrai en l’homme, c’est précisément ce qu’il y a de plus commun : l’image de Dieu. Nous sommes tous égaux, parce que nous portons tous ce même visage.
Ce qu’il y a de plus vrai en l’homme, c’est ce qu’il y a de plus commun : l’image de Dieu.
L’autre, un vis-à-vis
La Genèse va plus loin. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je lui ferai une aide qui lui corresponde » (Gn 2,18). En hébreu, l’expression dit littéralement « une aide comme son vis-à-vis ». Le texte parle d’abord du couple, bien sûr. Mais il dit aussi quelque chose de l’humain en général : l’autre est celui dont j’ai besoin, celui qui me fait face et qui me permet d’être pleinement moi-même. Sans vis-à-vis, l’homme reste inachevé.
L’Écriture est tout entière une ouverture au prochain. « L’étranger qui séjourne parmi vous sera pour vous comme un compatriote, et tu l’aimeras comme toi-même », dit déjà la Loi (Lv 19,34).
Jésus et l’étranger
Jésus pousse cette logique jusqu’au bout. Il parle avec une Samaritaine, que tout son milieu méprisait (Jn 4). Il admire la foi d’un centurion romain, un occupant (Mt 8,5-13). Et il s’identifie lui-même à l’étranger : « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » (Mt 25,35).
Dans la parabole du bon Samaritain (Lc 10,25-37), on lui demande : « Qui est mon prochain ? » Jésus retourne la question : lequel s’est montré le prochain de l’homme blessé ? Le prochain n’est pas une catégorie qu’on délimite pour savoir qui on peut exclure. C’est celui dont je me fais proche, celui que je peux aider. L’autre n’est pas un problème à régler : il est une responsabilité qui m’est confiée.
Tout cela ne peut que nous conduire à remettre en question une anthropologie de l’autre comme danger. La Bible présente fondamentalement l’autre comme un être à aimer.
Le visage de l’autre
Le philosophe Emmanuel Levinas, dans Totalité et Infini, l’a dit avec force : il y a quelque chose dans le visage de l’autre qui m’oblige. Ce visage nu, sans défense, me dit d’abord : « Tu ne tueras point. » Levinas, profondément nourri par la Bible, fait de la responsabilité pour autrui le cœur même de l’éthique.
Lorsqu’un discours détruit le visage de l’autre, lorsqu’il en fait un objet dont on n’est plus responsable, un danger qu’il faut combattre, ce discours aboutit tôt ou tard à la haine, au racisme, à la xénophobie. Et parfois, comme à Trappes, à la mort.
Une responsabilité pour les Églises
Il faut aussi avoir le courage de le dire : certains discours d’hommes d’Église, proches de la droite la plus dure, jouent un rôle dans ce climat. L’histoire nous l’a montré : lorsqu’on divise la société, lorsqu’on veut à tout prix faire de l’autre le problème, on ne construit jamais une société stable.
Les chrétiens devraient être les premiers à refuser cette logique, non par opinion politique, mais par fidélité à l’Évangile. Saint Jean est sans détour : « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4,20).
Prions pour Pengo, pour sa famille, pour cette petite fille et pour tous les blessés. Et engageons-nous à ne jamais laisser nos mots, ni ceux de nos communautés, faire de l’autre un ennemi.
Repères
- 23 octobre 2026, vers 10 h 30 : un homme tire depuis sa voiture sur des passants à Trappes et à La Verrière (Yvelines).
- Victimes : Pengo Bossio Wangi, 26 ans, est tué ; cinq personnes sont blessées, dont une fillette de 12 ans.
- Enquête : le parquet national antiterroriste est saisi. Le suspect, 39 ans, a été interpellé peu après ; son état psychique est en cours d’évaluation.
- 24 octobre : des centaines de personnes se rassemblent à Trappes et observent une minute de silence.
Sources : Euronews, France 24, franceinfo.
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